par Daniel Rops

dans Histoire de l'Eglise tome V pages 70-76

C’était grande pitié au royaume de France, au début de l'année 1429.
Il y avait cent ans, ou presque, que la guerre des Anglais désolait le pays, et cette épreuve semblait s'acheminer vers son terme, de la plus douloureuse façon.
Vaincue, quatorze ans plus tôt, une fois encore, à Azincourt, la couronne légitime avait roulé à terre, où l'Anglais l'avait ramassée.
Aux obsèques du malheureux dément Charles VI, en 1422, seul le duc de Bedford, régent de France au nom du roi de Londres, avait mené le deuil, comme si l'odieux traité de Troyes et les manigances d'Isabeau de Bavière avaient fondé le droit.
Pour défendre l'héritage de Saint Louis, il n'y avait plus, perdu dans les roseaux de la Loire, que le petit jeune homme à la longue figure, timide et mélan­colique, que ses partisans eux-mêmes hési­taient à appeler autrement que « dauphin », et que ses ennemis nommaient le « roi de Bourges ».
Enfin, aux angoisses de la guerre étrangère s'ajoutait, pour accabler le pauvre peuple, l'affreux miserere de la guerre civile. Les Bourguignons, oublieux de leurs racines françaises, paraissaient sur le point de réaliser le rêve de leur duc, de se faire souverain en amputant le royaume, et, pour atteindre ce but, s'étaient constitués les collaborateurs de la domina­tion étrangère.

Tout semblait perdu, et sans la grâce de Dieu, tout l'eût été.

Cependant, au plus profond de ce peuple déchiré, pantelant, dans les couches les plus humbles et les plus malheureuses, un sentiment demeurait vivace, grandissant même avec les épreuves, le sentiment dynas­tique aussi solide que le sentiment religieux, avec lequel d'ailleurs il était intimement associé.
La noblesse, la bourgeoisie pouvaient bien mêler à leur intermittente fidé­lité maintes considérations d'intérêt et de politique : chez les paysans de France cette fidélité était comme un instinct, une passion haute et pure, d'une naïve et admirable simplicité.
Il n'y avait qu'un roi légitime, celui que serait Charles VII quand il aurait reçu le sacre, et c'était en lui que s'incar­nait cette idée, toute jeune encore mais déjà puissante, d'une nation unie par une tradition de gloire comme par une commu­nauté d'âme et de destin.
Pour cette idée combien de villageois obscurs risquaient leur existence, luttant contre l'Anglais qui, victorieux, brûlait leurs maisons, pendait les hommes, enterrait vives les femmes ! Dieu ne dédaigne point les instruments humains, et les moyens naturels sont sou­vent ceux dont il se sert pour que ses desseins s'accomplissent.
Ainsi dans un petit village « armagnac » du Barrois, que la guerre avait atteint comme tant d'autres, la volonté divine avait-elle fait surgir l'hé­roïne qui la mettrait en acte et que cet immense courant de fidélités et d'exigences préparait, sans l’expliquer.

maison natale de Jeanne

Jeanne, fille de Jacques d'Arc et d'Isa­belle Romée était bien, totalement, une fille du peuple de France, une paysanne amie des bons travaux.
Pour elle, combattre l'Anglais sera un travail comme un autre, le plus nécessaire et le plus malaisé. De ce peuple terrien elle avait le bon sens dru, le solide équilibre, la franchise tranquille et aussi une façon toute naturelle d'aimer les beaux habits, les riches armures et son épée, prompte à donner « bonnes buffes et bons torchons ».
Mais elle avait aussi, et surtout, cette foi sûre, droite à l'essentiel, qui laissera quinauds les matois théologiens acharnés à l'embarrasser dans leurs inter­rogatoires.
De ce peuple de France elle avait, depuis sa petite enfance, partagé les angoisses et les peines - son village natal de Domremy avait été bien souvent en proie à la terreur des routiers et des Bourgui­gnons - mais elle en portait dans son cœur l'espérance.
En elle, par elle, c'est à l'aspiration profonde d'une nation chré­tienne que le Ciel fit écho.

« Sauver le royaume de France » : il semblait bien, en janvier 1429, qu'aucune chance n'en existât plus.
Le sort des armes paraissait réglé : à Cravant et à Verneuil, cinq ans plus tôt, les deux dernières grandes armées au service du dauphin s'étaient fait mettre en pièces, et Orléans serait tombée, que Talbot investissait depuis l'automne précédent, la route du Midi serait ouverte à l'Anglais, qui donnerait la main à ses garnisons de Gascogne.
Nulle intervention humaine n’était concevable : le pape lui-même n'avait  rien fait  pour sauver la couronne de Saint Louis, sans - doute parce qu'il n'avait rien pu faire, tout occupé qu'il était, le courageux Martin V à remettre un peu d'ordre dans l'Eglise saccagée par le schisme, et d'ailleurs lui-même bien proche de la mort.
Mais ce n’est pas seulement pour les individus, c' est aussi pour les peuples, que le moment de la pire déréliction est d'ordinaire l'heure que ­Dieu se réserve.
Dans ce jardin « Rois-Chenu » où, pour la première fois l'archange saint Michel, escorté de sainte Marguerite et de sainte Catherine avait parlé à la petite bergère lorraine dans cette citadelle de Neufchâteau où il avait répété son ordre, c'était la France entière qui avait reçu la sommation de l’espérance.

Jeanne avait treize ans à peine, quand pour  la première fois, les voix  mystérieuses  avaient retenti à ses oreilles.
Dix-sept ans ou  dix-huit  quand, malgré son  humilité elle accepta de leur obéir et de tenter l’incroyable aventure.
Pour que se manifestât dans l'histoire, en un sursaut d’héroïsme et de grandeur, la jeune conscience d’une nation qui voulait vivre libre, la providence  prenait comme instrument une enfant.

« Quitte ton village, fille de Dieu et va en France ! Prends ton étendard et lève-le hardiment ! Tu conduiras le dauphin à Reims, pour qu'il y reçoive son digne sacre ! Tu délivreras la France des Anglais ! »
L'étonnant n'est pas tant qu’une ­jeune inspirée, accoutumée depuis son enfance à vivre dans le surnaturel par la prière, ait entendu en elle ces ordres étranges, ni même qu'elle les ait exécutés, mais bien davantage que son rayonnement, son autorité aient été si grands qu’elle ait pu convaincre, et que des hommes, peu enclins à mêler le miracle à leur politique ou à leur stratégie, se soient rendus à ses mystérieuses raisons.

Mais tout n'est-il pas étrange dans cette légende qui est de l'histoire ? L'accep­tation du brave Baudricourt, capitaine du roi à Vaucouleurs, qui avait commencé par bien rire de la bergère, mais ensuite lui donna cheval, épée, escorte ; la marche de la minuscule troupe, du Barrois à Chinon, à travers des contrées infestées d'ennemis, sans un incident, sans une bagarre, dans l'émotion croissante de tout un peuple ; le face à face de la petite paysanne et du prince, ce colloque dont le secret n'a jamais été percé, mais dont le résultat fuit d'asso­cier la couronne légitime à l'entreprise, en apparence folle, de la jeune Lorraine ; ce prodigieux sursaut enfin qui lança à la déli­vrance d'Orléans des troupes accoutumées à se faire battre, et les bourgeois mêmes de la ville pourtant presque résignés au pire ; tous les épisodes de cette geste laissent l'historien déconcerté comme devant l'appa­rition du surnaturel en plein travers des faits quotidiens.

Lorsque le 17 juillet 1429, dans la basilique de Reims pavoisée, le dauphin Charles eut reçu l'onction qui le faisait roi, la mission immédiate de Jeanne d'Arc était accomplie, celle dont elle disait qu'elle obéissait au « plaisir de Dieu ».
A la face du monde, elle affirmait que la France et l'Angleterre avaient, l'une et l'autre, à se connaître comme des nations différentes ; elle proclamait le droit de tout peuple à défendre, avec sa liberté, son âme même.
Le rêve des Lancastre était anachronique ; c'était la paysanne de Domremy qui se trou­vait d'accord avec le courant de l'histoire ; et c'est pourquoi, aujourd'hui, les Anglais, eux aussi, lui rendent hommage, sachant bien qu'en les fixant dans leur destin insu­laire elle leur a été bénéfique.
Mais, déjà, certains contemporains avaient compris le sens profond de cette étonnante entreprise, tel ce chroniqueur italien qui écrivait: «  Par cette jeune fille pure et sans tache, Dieu a sauvé la plus belle partie de la chrétienté ;ce fait est le plus solennel qui se soit produit depuis cinq siècles. » Il avait raison.

Et cependant ce serait singulièrement réduire la signification de Jeanne d'Arc que de limiter à l'accomplissement de cette tâche grandiose et nécessaire sa vocation.
Il lui a été ordonné de sauver la France « de par le roi du Ciel », c'est-à-dire dans les intentions chrétiennes.
La patrie, le royaume, le roi lui-même, ce sont bien, pour la vierge guerrière, des réalités qui ont à ses yeux plus de valeur que la vie, mais il est une autre réalité qui les prime toutes, parce que c'est d'elle seule que toutes procèdent : Dieu, le Christ, l'Eglise. «  Dieu premier servi ! » la devise de l'hé­roïne doit être comprise jusqu'à l'extrême de ses exigences. Tout, absolument tout, pour elle, s'ordonnait aux intentions de la justice, qui est amour.

Tel est le sens du patriotisme de Jeanne d'Arc.
C'est en Dieu qu'elle aimait la France, comme les saints ont aimé en Dieu les pauvres et les pécheurs, et, pré­cisément, elle l'aimait parce qu'elle la voyait misérable, déchirée, pécheresse, elle l'aimait d'un amour de rédemption.
Il n'y avait, dans cet amour, rien d'orgueilleux ni d'agressif ; elle n'a jamais parlé d'aller conquérir l'Angleterre, ni d'imposer à qui­conque sa domination.
Elle n'a jamais non plus pensé qu'en faisant ce qu'elle faisait, elle couvrait de gloire sa patrie et que ses prouesses lui donneraient des droits à com­mander aux autres.
Tout ce qu'elle réclamait pour son pays, pour son roi, comme pour elle-même, c'était une vie simple et humble, où il serait rendu à chacun selon son droit.
Elle se battait pour faire régner la justice de Dieu et pour nulle autre cause ;  « Dieu hait-­il donc les Anglais ? » lui demandera-t-on pour lui tendre un piège. Nullement. Il les aime autant que tout autre peuple, mais chez eux, selon l'équité, et non pas quand ils attentent aux libertés des autres.
Ce n'était pas tant les Anglais que Jeanne combattait, que l'injustice.
Aucune héroïne du champ de bataille ne s'est jamais mon­trée plus tendre, plus fraternelle à ses propres ennemis.

Ainsi, par-delà le but immédiat qu'elle visait, la libération de la France et la res­tauration du royaume en sa dignité, il y en avait un autre plus essentiel. Elle le connais­sait parfaitement, elle, la petite paysanne qui ne savait rien de la philosophie de l'histoire, elle le distinguait tout simplement avec les yeux de la foi. A plusieurs reprises, elle l'a désigné. Quand, par exemple, elle écrivait aux Anglais de Bedford sa fameuse lettre du mardi saint 1429 pour les inviter à quitter la France avant d'en être boutés hors, ou quand elle s'adressait au duc de Bourgogne le 17 juillet de la même année, ou encore - ce qui est plus étonnant - ­quand elle tançait dans une véhémente épître les hussites de Bohême, parce qu'elle avait entendu dire que leur guerre impie, née d'un sentiment patriotique exacerbé, déchirait l'Eglise ; en toutes circonstances sa conclusion était la même : il faut mettre fin aux luttes entre baptisés ; il faut unir toutes les forces chrétiennes en un seul fais­ceau pour servir le Christ ; il faut que tous travaillent d'un même cœur à la même entreprise.
Laquelle ? A cette unité recons­tituée, Jeanne proposait comme but formel la croisade, en quoi elle demeurait de son temps. Mais à travers le rêve du « grand passage », ce qu'elle concevait, c'était en réalité un nouvel ordre de la chrétienté, où chaque nation aurait sa mission propre à accomplir, mais où toutes seraient associées en une intention supérieure, celle dont tout chrétien formule quotidiennement le sou­hait : l'avènement du règne de Dieu.

L'atroce acharnement que les Anglais manifestèrent à se débarrasser de leur jeune adversaire s'explique par l'importance his­torique qu'avait sa mission.
Avec elle, la guerre avilit définitivement changé de mesure ; il ne s'agissait plus, comme il y en avait eu tant clans l'ancienne chrétienté, d'un de ces conflits féodaux où il importait peu que tel peuple trouvât un autre maître, car cela ne modifiait en rien le sens qu'il pouvait avoir de son propre destin ; désor­mais, il s'agissait d'une lutte, où une nation entendait défendre la vie que Dieu lui avait donnée, sa raison d'être que la Providence lui reconnaissait.
Et dans ces perspectives nouvelles d'une unité chrétienne  nouée dans la fraternité et la justice, les soldats de Henri VI n'étaient plus que des agres­seurs, portant atteinte à un principe sacré.
Il fallait donc discréditer celle qui incarnait visiblement le droit de la France à n'être pas un fief du royaume d'Angleterre, et le seul moyen de ruiner ce prestige de la jeune héroïne était d'en saper les bases surnatu­relles, celles qui, aux yeux du peuple, faisaient reposer sa vocation sur la volonté même de Dieu.
C'était assez facile, les gens d'Eglise se méfiant toujours d'abord des manifestations extraordinaires ; et le mys­tère qui entourait l'inspirée de Domremy  étant si opaque que rares furent les théologiens - Gerson, Gelu, archevêque d'Embrun, et les maîtres de Poitiers - qui osèrent en son temps affirmer l'authenticité religieuse de sa mission.
Dans une situa­tion aussi complexe, des juges ecclésias­tiques qui n'étaient pas tous indignes, manœuvrés peut-être par l'évêque de Beauvais, Cauchon, et quelques autres prélats politi­ciens, purent, au cours d'un procès inquisi­toire affreux, scrupuleusement juridique dans ses apparences, mais en réalité mené dans le seul dessein d'aboutir à la condamnation, travailler sans le savoir contre la foi chrétienne et les intentions divines.
Les hommes sont faillibles et il n'est pas donné à tous de discerner les voies par lesquelles la Providence veut poursuivre ses desseins.

Mais pour nous qui lisons dans leurs minutes les procès-verbaux des intermi­nables interrogatoires de l'hiver 1430 et du printemps 1431, ce qui s'impose à l'esprit c'est la certitude que toute cette grandiose aventure a un sens qui ne relève d'aucun déterminisme historique et qu'une volonté transcendante à celle des hommes s'y est manifestée.
L'enfant merveilleusement fine et simple, qui tint tête aux plus retors des théologiens, dont la foi s'affirmait en toute occasion, si pure et si prudente, totalement conforme aux enseignements de l'Eglise, il faut bien, pour qu'elle ait été telle, qu'une puissance surnaturelle l’ait guidée, que Dieu ait fait d'elle son instrument.
Et, à l'heure suprême, sur le bûcher d'iniquité où le 30 mai 1431, en la place du Vieux-Marché à Rouen, elle montera, de sa mission authen­tiquement divine elle fournira encore la preuve décisive en refusant de confondre ces prêtres iniques qui l'ont condamnée avec l'Eglise Mère, surnaturellement juste et infaillible, en proclamant jusqu'au bout sa fidélité au pape vers qui elle lance son dernier appel et en mourant dans un élan de foi si sublime que tels de ses bourreaux eux-mêmes en seront bouleversés.

Tel est le sens profond de la vocation de Jeanne d'Arc, sainte de la patrie fran­çaise, mais aussi sainte de la chrétienté.
De cette grande image qu'elle avait portée en elle, le proche avenir ne devait pas retenir la leçon.
Les peuples chrétiens, de plus en plus, se raidiront dans leurs droits, dans leurs égoïsmes, et, à l'unité fraternelle que souhaitait la jeune sainte, les antagonismes nationaux substitueront l'équilibre des forces, c'est-à-dire le chaos.
A elle du moins a-t-il été rendu justice ? En 1456, vingt-cinq ans après sa mort, elle fut réhabilitée, au cours d'un procès mené avec plus de soin qu'on ne le disait naguère, mais où, visi­blement, intervinrent des raisons politiques autant que religieuses, dans le climat nou­veau que la victoire de Charles VII sur l'Angleterre avait créé.

En 1920, l'Eglise lui a rendu un plus éclatant hommage en la canonisant. « Sainte Jeanne d'Arc, vierge » dit la liturgie de la fête ; mais, discutable théologiquement, le titre de « martyre » ne vient-il pas aux lèvres quand on pense à elle ? Car ce n'est pas seulement les péchés de la France que Jeanne la Pucelle prit sur ses épaules, mais ceux de la chrétienté infi­dèle et prête à se trahir.
Et son jeune sang fut versé, en définitive, pour témoigner de la plus profonde des vérités chrétiennes : qu'il existe, au-dessus des intérêts légitimes des peuples, un intérêt suprême auquel tous doivent se soumettre ; que, même en poli­tique, Dieu doit être « premier servi ».