ARTICLE   FAMILLE CHRETIENNE

| 02/11/2015 | Numéro 1973 |

  Par Charles-Henri d’Andigné

Le 17e centenaire de la naissance de saint Martin commence le 11 novembre.
Personnage atypique, il fut un évêque intrépide, fondateur des racines chrétiennes de la France.

Saint Martin est avant tout un soldat. Impossible de le comprendre si l’on ignore cet aspect du personnage. Martin – le prénom que lui avait donné son père, officier de l’armée romaine – est d’ailleurs un dérivé de Mars, le dieu de la guerre.

Né en 316 à Sabaria, en Hongrie actuelle, il devient lui-même officier à 15 ans, contre son gré, son père l’y ayant obligé.
Martin est un officier singulier, qui reçoit son esclave à sa table, qu’il sert et dont il nettoie les chaussures, à la grande joie de ses camarades qui se moquent de lui, moqueries qu’il accueille en souriant, comme il le fera toute sa vie.
En 355, il démissionne. Il a 38 ans et va enfin pouvoir se consacrer à Dieu.
C’est qu’entre-temps, il est devenu chrétien, sans qu’on sache très bien comment.
Il rejoint Hilaire à Poitiers, évêque qui lutte contre l’arianisme, et devient rapidement son disciple. « Hilaire a décelé chez Martin un don extrême de discernement des esprits et une faculté rare de démasquer et combattre les démons », note sa biographe Anne Bernet. Il n’est pas le seul à avoir repéré son talent et sa piété.

Acclamé comme évêque

371. Mort de saint Lidoire, l’évêque de Tours. La population veut élire Martin, comme il est de coutume alors, mais celui-ci refuse, s’estimant indigne d’une telle fonction.
Il entend rester moine à Ligugé, où il s’est installé.
Un habitant éploré vient alors le voir : sa femme est très malade, pourrait-il venir à son chevet ? Plein de compassion, l’infortuné moine sort sans méfiance de son monastère : il est happé par la foule et acclamé comme évêque. Martin n’a plus le choix.
Il n’y a que ses pairs, les évêques voisins, pour s’offusquer de son ordination.
C’est vrai qu’avec ses habits sales et ses cheveux hirsutes, il ne fait pas très prélat… Ordonné, il ne changera rien à ses habitudes vestimentaires, ni à sa vie austère.

À l’époque, l’évêque est dans la société un personnage de premier plan.
Il joue un rôle religieux mais aussi civil, assume tous les problèmes de la cité.
Certains retiennent surtout l’aspect politique de leur charge, obéissant servilement au pouvoir et menant grand train. Telle n’est pas l’intention de Martin, dont le projet est aussi simple que démesuré : évangéliser tant et plus.

Évangéliser les campagnes païennes

La tâche est gigantesque, Martin ne l’ignore pas.
Si les villes ont été christianisées, les campagnes sont demeurées païennes (d’où le mot « paysan »).
Et l’évêque sait que son clergé n’est pas à la hauteur, incapable d’évangéliser parce que trop ignorant lui-même.
Rompant avec la solitude à laquelle il était si attaché, il appelle auprès de lui, dans son ermitage de Marmoutier, non loin de Tours, des jeunes gens qu’il va former.

Pour ces derniers, dont la plupart sont d’origine patricienne, le choc est rude ; ils sont loin du confort qu’ils ont connu dans leur enfance.
La vie est dure à Marmoutier, la discipline sévère et l’existence ascétique.
Tout est mis en commun, personne ne possède quoi que ce soit.
Habillé de tuniques en poil de chèvre ou de chameau, on mène une vie de prière.
Martin prépare le clergé de demain.

Pour évangéliser, l’évêque ne fait pas dans la dentelle. Il se rend dans les villages païens, où l’on pratique l’idolâtrie, et il attend les gens à la sortie des temples.
Là, il prêche l’Évangile. Il n’hésite pas à démolir les sanctuaires locaux, temples ou arbres sacrés.
Un jour, Martin déracine un pin sacré, très révéré par les Gaulois, qui tombe à l’exact opposé de l’endroit où il aurait dû tomber. Médusés, les païens se convertissent en masse.

Le prélat ne se contente pas de démolir. Une fois l’ancien temple à terre, il reconstruit : des églises, des monastères, des abbatiales, qui vont devenir les pôles d’attraction des populations rurales et donner naissance à des villages.
 L’ancien officier s’inspire de son expérience militaire. De même que l’armée romaine laissait des camps de base pour conserver la région gagnée sur l’adversaire et continuer à avancer, de même l’évêque quadrille-t-il le terrain conquis avec ce qui deviendra des paroisses.

Un homme de prière

Où l’évêque puisait-il cette énergie étonnante ? « Saint Martin fut l’évêque et le pasteur zélé qu’il convient d’imiter par la pratique de la charité, résumait saint Jean XXIII
On peut même dire qu’il ne fut un si prodigieux homme d’action que parce qu’il était avant tout homme de prière. […]
Une fois élevé à l’épiscopat, le serviteur de Dieu demeura tel qu’il avait été auparavant et portait la dignité de l’évêque sans pour autant abandonner le genre de vie et la vertu du moine. »

La postérité royale de saint Martin

Réputé de son vivant pour ses pouvoirs thaumaturgiques, Martin, après son passage au Ciel, redouble d’activité pour soulager les personnes affligées qui affluent à Tours, sur son tombeau qui devient rapidement, dès le Ve siècle, le plus important lieu de pèlerinage de la Gaule.

Saint Martin et la ville de Tours acquièrent donc très vite une place privilégiée dans la chrétienté gauloise et franque. Saint Grégoire évoque déjà, à la fin du VIe siècle, l’existence d’une communauté de moines à la basilique de Tours.
Forte du prestige du lieu, cette communauté refuse le modèle bénédictin qui se répand en Gaule à partir du milieu du VIIIe siècle, avec le soutien des Carolingiens.
La réforme bénédictine est finalement imposée à tous les monastères par le concile d’Aix-la-Chapelle en 817 : ceux qui la refusent doivent devenir des collégiales.
C'est le cas de Saint-Martin de Tours : les moines deviennent alors des chanoines, tout en conservant un abbé à leur tête.
Dès le milieu du IXe siècle, la charge abbatiale échoit à des laïcs, notamment Robert le Fort, ancêtre d’Hugues Capet qui doit probablement son surnom au fait que sa famille est anciennement liée à la « chapelle » de Tours, où le manteau (la « chape » ou la « cape ») de saint Martin est vénéré.

Déjà estimé par les Mérovingiens et les Carolingiens comme le plus grand saint des Gaules, Martin est aussi considéré à un titre particulier comme le patron de la dynastie capétienne.