(Père de Caussade, Jésuite 1675–1751)

 Préface du cardinal Suenens

         Le petit livre d’extraits du père de Caussade, «l’abandon à la Providence divine» est un des joyaux de notre littérature religieuse.

Son message reste actuel pour tous les temps parce qu’il nous introduit au cœur de la spiritualité chrétienne. Je l’ai lu et relu tout au long de ma vie: il m’a enseigné la sérénité et la joie chrétienne. Il en révèle le secret qui n’est autre que la foi en l’inaltérable amour de Dieu  qui nous enveloppe et veille sur chacun d’entre nous, en toutes circonstances, comme si nous étions seuls au monde.

Il enseigne que la sainteté consiste dans l’abandon confiant et total de soi à «l’amour implacable» de Dieu, dans la fidélité au moment présent, heure par heure...

 Introduction par le père Meeus S.J

... L’expérience dont il est question ici est celle de l’action divine. Rarement sans doute nous sera donné une description plus perspicace, plus fouillée, plus profonde de ce secret caché de l’action divine.
Un des thèmes majeurs de «L’Abandon à la Providence divine» est celui du moment présent.
L’action de Dieu colle à la réalité la plus humble, la plus quotidienne, la plus actuelle.
C’est au cœur du réel, à chaque instant du temps qui passe, qu’est offerte la grâce de la sainteté.

La révélation du moment présent est une source de sainteté jaillissante.
Pour reprendre les termes mêmes du père de Caussade: ...«Les devoirs de chaque moment sont les ombres sous lesquelles se cache l’action divine. Combien la sainteté deviendrait plus facile si on l’envisageait à ce point de vue »...

L’abandon de soi-même à l’action divine constitue pour le père Caussade le vrai chemin de la sainteté.
Chemin non de quiétisme mais de dépouillement.
Chemin de purification profonde, car Dieu se donne «incognito».

...Une spiritualité inspirée par l’Esprit Saint a toujours une valeur universelle.
Contre les tentations de l’activisme et de l’efficacité, nous pourrions apprendre que l’important n’est pas de faire des œuvres pour Dieu, mais de faire l’œuvre de Dieu.
Contre les maladies de l’angoisse, les culpabilités du passé, les inquiétudes de l’avenir, nous pourrions accueillir de façon nouvelle la grâce du moment présent.
 Ce petit livre est à lire et à relire, à connaître et à faire connaître.

Le chemin de l’abandon, pour le père Caussade, s’identifie avec celui de la sainteté.
Ce chemin de dépouillement et de simplicité rejoint Marie dans le mot qui résume toute sa vie : FIAT.

 Note : vous trouverez ci-après des «extraits» du petit livre du père de Caussade sur «L’Abandon à la Providence Divine».

 LIVRE I

Nature et excellence de la vertu d’abandon.

 Chapitre 1 : La fidélité à l’ordre de Dieu a fait toute la sainteté des justes de l’ancienne loi, et de Marie elle-même.

 1. Dieu parle encore aujourd’hui comme il parlait à nos pères. On y voyait que chaque moment amène un devoir qu’il faut remplir avec fidélité; c’en était assez pour les spirituels d’alors. Tout leur attention s’y concentrait successivement, semblable à l’aiguille qui marque les heures et qui, à chaque minute, répond à l’espace qu’elle doit parcourir. Leur esprit, mû sans cesse par l’impulsion divine, se trouvait insensiblement tourné vers le nouvel objet qui s’offrait à eux, selon Dieu, à chaque heure du jour. Tels étaient les ressorts cachés de la conduite de Marie, la plus simple et la plus abandonnée à Dieu des créatures. La réponse qu’elle fit à l’Ange «Qu’il me soit fait selon votre parole», rendait toute la théologie mystique de ses ancêtres.

 2. Remarquons que cette belle et haute disposition s’accorde parfaitement avec celle que Notre-Seigneur veut que nous ayons sans cesse à la bouche et au cœur : «Que votre volonté soit faite». Son esprit, ravi de joie, regardait tout ce qu’elle avait à faire ou à souffrir, à chaque moment, comme un don de Celui qui remplit de biens les cœurs qui se nourrissent de Lui seul.

 Chapitre 2 : Les devoirs de chaque moment sont les ombres sous lesquelles se cache l’action divine.

 3. « La vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre », dit l’Ange à Marie. Cette ombre, derrière laquelle la vertu de Dieu se cache pour produire Jésus-Christ dans les âmes, c’est ce que chaque moment présente de devoirs, d’attraits, et de croix. Ainsi, dans l’ordre moral et surnaturel, les devoirs de chaque instant, sous leurs obscures apparences, recèlent la vérité du divin vouloir, qui seule mérite notre attention. C’est ainsi que Marie les envisageait.

 4. Mais de quel pain se nourrit la foi de Marie et de Joseph ?
Qu’y découvrent-ils sous l’apparence commune des événements qui les remplissent ? Ce qu’il y a de visible est semblable à ce qui arrive au reste des hommes ; mais l’invisible de la foi y découvre et y démêle, ce n’est rien moins que Dieu opérant de grandes choses. Dieu se révèle aux petits dans les plus petites choses.

 Chapitre 3 : Combien la sainteté deviendrait plus facile si on l’envisageait à ce point de vue.

 5. En réalité, la sainteté se réduit à une seule chose, la fidélité à l’ordre de Dieu. Or cette fidélité est également à la portée de tous, soit dans sa pratique active, soit dans son exercice passif. La pratique active de la fidélité consiste dans l’accomplissement des devoirs qui nous sont imposés, soit par les lois générales de Dieu et de l’Eglise, soit par notre état particulier. Son exercice passif consiste dans l’acceptation amoureuse de tout ce que Dieu nous envoie à chaque instant. Laquelle de ces deux parties de la sainteté est au-dessus de nos forces ? Ce n’est pas la fidélité active, puisque les devoirs qu’elle nous impose cessent d’être des devoirs dès que leur accomplissement est réellement au-dessus de nos forces.

 6. Il n’y a donc rien de plus facile et de plus raisonnable. Il est donc vrai que Dieu ne demande de notre part que l’aisé et le facile, puisqu’il suffit de posséder ce fonds si simple pour arriver à une éminente sainteté.

 7. Voilà tout ce que l’homme doit faire de son côté, voilà en quoi consiste sa fidélité active. Qu’il remplisse sa partie, Dieu fera le reste. La grâce se le réservant à elle seule, les merveilles qu’elle opérera passent toute l’intelligence de l’homme. Car ni l’oreille n’a entendu, ni l’œil n’a vu, ni le cœur n’a senti ce que Dieu conçoit dans son idée, résout dans sa volonté, exécute par sa puissance, dans les âmes qui s’abandonnent à Lui. La partie passive de la sainteté est bien plus facile encore, puisqu’elle ne consiste qu’à accepter ce qu’on ne saurait le plus souvent écarter, et à souffrir avec amour, c’est-à-dire avec consolation et suavité, ce qu’on souffre trop souvent avec ennui et dépit.

 8. Ouvrons notre bouche et elle sera remplie. L’action divine inonde l’univers ; elle pénètre toutes les créatures, elle surnage au-dessus d’elles ; partout où elles sont, elle y est ; elle les devance, elle les accompagne, elle les suit ; il n’y a qu’à se laisser emporter par ses ondes. Plût à Dieu que les rois et leurs ministres, les princes de l’Eglise et du monde, les prêtres, les soldats, les bourgeois, les laboureurs, en un mot tous les hommes connussent combien il serait facile d’arriver à une éminente sainteté ! Il ne s’agit pour eux que de remplir les simples devoirs du christianisme et de leur état, d’embrasser avec soumission les croix qui s’y trouvent attachées, et se soumettre avec foi et amour à l’ordre de la Providence, pour tout ce qui se présente à faire et à souffrir incessamment, sans qu’ils le cherchent.

Chapitre 4 : La perfection ne consiste pas à connaître l’ordre de Dieu, mais à s’y soumettre

 9. L’ordre de Dieu, le bon plaisir de Dieu, la volonté de Dieu, l’action de Dieu, la grâce, tout cela est une même chose en cette vie. C’est Dieu travaillant à rendre l’âme semblable à Lui. La perfection n’est autre chose que la coopération fidèle de l’âme à ce travail de Dieu. Ce terme se produit dans nos âmes, s’y accroit, s’y augmente, et se consomme à leur insu et en secret. L’ordre de Dieu, sa divine volonté reçue avec simplicité par une âme fidèle, opère en elle ce terme divin sans qu’elle le connaisse, comme un remède pris avec soumission opère la santé dans un malade, qui ne sait et n’a que faire de savoir la médecine. Il faut laisser la spéculation, et boire en simplicité tout ce que l’ordre de Dieu présente d’actions et de souffrances. Ce qui nous arrive à chaque moment par l’ordre de Dieu, est ce qu’il y a de plus saint, de meilleur et de plus divin pour nous.

 Chapitre 5 : Les lectures et les autres exercices ne nous sanctifient qu’autant qu’ils sont pour nous les canaux de l’action de Dieu

 10. Toute lecture qui se fait autrement que par l’ordre de Dieu est nuisible ; c’est la volonté de Dieu et son ordre qui est grâce, et qui opère au fond de nos cœurs, par nos lectures comme par toutes nos autres œuvres. L’ordre de Dieu, sa divine volonté est la vie de l’âme, sous quelque apparence que l’âme se l’applique ou qu’elle le reçoive.

 11. Si la divine volonté fait un devoir présent de lire, la lecture opère au fonds de l’âme le terme mystérieux. Si la divine volonté fait quitter la lecture pour un devoir de contemplation, ce devoir opère au fond du cœur le nouvel homme, et la lecture serait alors préjudiciable et inutile. Si la divine volonté retire de la contemplation, pour une occupation extérieure même pendant des temps considérables, ce devoir forme Jésus-Christ au fond du cœur et toute la douceur de la contemplation ne servirait qu’à l’y détruire.

 12. C’est la volonté de Dieu qui donne aux choses, quelles qu’elles soient, l’efficacité pour former Jésus-Christ au fond de nos cœurs. Que l’esprit ait les idées qu’il lui plaira, que le corps sente ce qu’il pourra, ne fût-ce pour l’esprit que distractions et troubles, ne fût-ce pour le corps que maladie et morts, cette divine volonté est toujours, cependant, pour le moment présent, la vie du corps et de l’âme. En tout, elle donne Dieu, et Dieu est l’être infini qui tient lieu de tout à l’âme qui le possède.

 Chapitre 6 : L’esprit et les autres moyens humains ne sont utiles qu’autant qu’ils servent d’instrument à l’action divine

 13. L’action divine, étant d’une plénitude sans bornes, ne peut s’emparer d’une âme qu’autant que cette âme est vide de toute confiance dans son action propre. Le meilleur de tout pour l’âme, c’est tout ce que Dieu veut au moment présent, et l’âme doit dire à chaque moment et à l’égard de tout comme Saint Paul: «Seigneur que voulez-vous que je fasse?». Et non ceci et cela, mais: «tout ce que vous voudrez !». L’esprit aime cela, le corps aime ceci ; moi, Seigneur, je ne veux que votre sainte volonté.

14. La présence de Dieu qui sanctifie nos âmes est cette habitation de la Trinité qui s’écoule au fond de nos cœurs, lorsqu’ils se soumettent à la divine volonté. La contemplation et la prière sont, parmi les choses qui sont de l’ordre de Dieu, les plus excellentes pour s’unir à Lui, lorsque sa divine volonté ordonne qu’on en fasse usage.

 Chapitre 7 : Il n’y a pas de paix stable que dans la soumission à l’action divine

 15. Si ce que Dieu choisit Lui-même pour vous ne vous suffit pas, quelle autre main que la sienne pourrait vous servir à souhait ? Une âme ne peut être véritablement nourrie, fortifiée, enrichie, sanctifiée que par cette plénitude du moment présent. Que voulez-vous donc davantage ? Puisqu’il ordonne que ce soit ainsi, comment pourriez-vous désirer qu’il en fût autrement ? Sa sagesse et sa bonté peuvent-elles se tromper ? Dès qu’elles font une chose, ne devez-vous pas être pleinement convaincus qu’elle est excellente ?

 Chapitre 8 : La perfection des âmes et l’excellence des divers états se mesurent sur la fidélité à l’ordre de Dieu

 16. Mais pour ne pas s’écarter ni à droite ni à gauche, il faut que l’âme ne suive aucune inspiration qu’elle croirait avoir reçue de Dieu, avant de s’être assurée que cette inspiration ne s’éloigne point des devoirs de son état. L’accomplissement des devoirs de l’état et l’acceptation des dispositions de la Providence, voilà le lot commun de tous les Saints.

17. Chacun doit suivre la route qui lui est tracée. La perfection consiste à se soumettre pleinement à l’ordre de Dieu, et à ne rien laisser échapper de ce qui s’y trouve de plus parfait.

 18. Et cela se voit en Jésus, Marie et Joseph. Il faut donc conclure qu’il n’y a pas de voie particulière qui soit la plus parfaite, mais que le plus parfait, en général, est la soumission à l’ordre de Dieu, soit dans ’accomplissement des devoirs extérieurs, soit dans les dispositions intérieures.

 19. Si les âmes qui tendent sérieusement à la sainteté et les personnes du monde comprenaient que, pour s’élever au plus haut degré de la perfection, les croix de Providence, que leur état leur fournit à chaque moment, leur ouvre un chemin plus sûr et bien plus court que les états et les œuvres extraordinaires ; que la vraie pierre philosophale pour être heureux est la soumission à l’ordre de Dieu, qui change en or divin toutes leurs occupations, leurs ennuis, leurs souffrances, qu’elles seraient heureuses!

 20. Que je voudrais pouvoir faire bien comprendre que, de même que le bon et le mauvais larrons n’avaient pas de choses différentes à faire et à souffrir pour être saints.

 Chapitre 9 : Toutes les richesses de la grâce sont le fruit de la pureté du cœur et du parfait abandon

 21. Celui-là donc qui veut jouir de l’abondance de tous les biens n’a qu’une chose à faire : purifier son cœur, se détacher des créatures et s’abandonner entièrement à Dieu. Dans cet abandon il trouvera toutes choses. C’est en lui-même que vous voyez Dieu par la vivacité de votre foi. Vous le voyez en toutes choses, et vous le voyez à tout moment, opérant au-dedans de vous et au dehors. Vous êtes en tout son sujet et son instrument. Il vous mène en tout et vous amène à tout. Le plus souvent vous n’y pensez pas, mais il y pense pour vous. Ce qui vous arrive et doit arriver par son ordre, il suffit que vous le désiriez : il entend votre préparation.

 22. Ignorez-vous donc ce que c’est qu’un cœur bien disposé ? Ce n’est autre chose qu’un cœur où Dieu se trouve. Voyant dans ce cœur ses propres inclinations, Dieu sait qu’il restera toujours soumis à ses ordres. Il sait en même temps que vous ne savez guère ce qui vous est utile ; aussi fait-il son affaire de vous le donner ; peu importe qu’il vous contrarie : vous pensiez aller à l’Orient, il vous conduit à l’occident. Vous alliez donner contre un écueil; il retourne le gouvernail, et il vous conduit au port. Sans savoir ni carte, ni route, ni vent, ni marée, vous ne faites jamais que des voyages heureux.

 23. Qu’attendons-nous?  Marchons à l’instant ; allons-nous perdre en Dieu, en son Cœur même, pour nous enivrer de sa charité. Nous trouverons dans ce Cœur la clef des trésors célestes. Prenons ensuite notre route vers le ciel. Si nous voulons respirer l’air de la campagne, il ne tiendra qu’à nous d’y porter nos pas ; enfin, nous irons et nous viendrons, nous entrerons et sortirons à notre gré, avec cette clef de David, cette clef de la science, cette clef de l’abime où sont renfermés les trésors cachés et profonds de la sagesse divine. Aimons donc ! Tous les biens, pour nous enrichir, n’attendent que l’amour.

LIVRE II

De l’action divine et de la manière dont elle travaille sans relâche à la sanctification des âmes.

 Chapitre 1 : L’action divine est présente partout et toujours, quoiqu’elle ne soit visible qu’à l’œil de la foi

 25. Toutes les créatures sont vivantes dans la main de Dieu; les sens n’aperçoivent que l’action de la créature, mais la foi voit l’action divine en tout. Elle croit que Jésus-Christ vit en tout et opère dans toute l’étendue des siècles: que le moindre moment et le plus petit atome renferme une portion de cette action mystérieuse. Après sa résurrection, il surprenait ses disciples dans ses apparitions; on ne le reconnaissait pas et aussitôt qu’il se découvrait, il disparaissait. Il n’y a aucun moment où Dieu ne se présente sous l’apparence de quelque obligation ou de quelque devoir.

 26. Si nous percions le voile, et si nous étions vigilants et attentifs, Dieu se révélerait sans cesse à nous, et nous jouirions de son action en tout ce qui nous arrive: à chaque chose, nous dirions Dominus est, c’est le Seigneur ! Et nous trouverions dans toutes les circonstances, que nous recevons un don de Dieu. Si nous avions la foi, nous saurions bon gré à toutes les créatures; nous les caresserions, et nous les remercierions de ce qu’elles servent et se rendent si favorables à notre perfection, appliquée par la main de Dieu.

 27. La foi est la lumière du temps; elle seule atteint la vérité sans la voir; elle touche ce qu’elle ne sent point; elle voit tout ce monde comme s’il n’était point, voyant tout autre chose que ce qui est apparent. C’est la clef des trésors, la clef de l’abime, la clef de la science de Dieu. C’est par la foi que Dieu se révèle et se manifeste en toutes choses. C’est elle qui les divinise, qui ôte le voile et qui découvre la vérité éternelle.

 28. Nous vivons comme nous voyons et comme nous sentons, et nous rendons inutile cette lumière de la foi, qui nous conduirait si sûrement dans le labyrinthe de tant de ténèbres et d’images, parmi lesquelles nous nous égarons comme des insensés.

Chapitre 2 : L’action divine est d’autant plus visible à l’œil de la foi, qu’elle se cache sous des apparences plus répugnantes

 29. L’âme éclairée par la foi est bien loin de juger des choses comme ceux qui les mesurent par les sens, et qui ignorent le trésor inestimable qu’elles renferment. De même, l’âme qui voit la volonté de Dieu dans les plus petites choses, dans les plus désolantes et les plus mortelles, reçoit tout avec une joie, une jubilation, un respect égal ; ce que les autres craignent et fuient avec horreur, elle ouvre toutes ses portes pour le recevoir avec honneur.

 30. La foi n’est excellemment vivante que lorsque l’appareil et le sensible la contredisent, et font effort pour la détruire. Cette guerre des sens rend la foi plus glorieusement victorieuse. Trouver Dieu aussi bon dans les choses les plus petites et les plus communes que dans les plus grandes, c’est avoir une foi non commune mais grande et extraordinaire. Se contenter du moment présent, c’est goûter et adorer la volonté divine dans tout ce qui se rencontre à faire et à souffrir dans les choses qui composent par leur succession le moment présent. Les âmes ainsi disposées adorent Dieu, avec un redoublement d’amour et de respect, dans les états les plus humiliants ; rien ne les dérobe à l’œil perçant de leur foi.

 31. La vie de la foi n’est qu’une poursuite continuelle de Dieu, au travers de ce qui le déguise, le défigure, le détruit pour ainsi dire, et l’anéantit. C’est vraiment la reproduction de la vie de Marie, qui depuis l’étable jusqu’au Calvaire demeure attachée à un Dieu que tout le monde méconnait, abandonne et persécute ; de même les âmes de foi outrepassent une suite continuelle de morts, de voiles, d’ombres et d’apparences, qui font effort pour rendre la volonté de Dieu méconnaissable; elles la poursuivent et l’aiment jusqu’à la mort de la Croix.

 32. La foi est la mère de la douceur, de la confiance et de la joie; elle ne peut avoir que de la tendresse et de la compassion pour ses ennemis qui l’enrichissent si fort à leurs dépens. Plus l’action de la créature est malveillante, plus celle de Dieu la rend avantageuse. Il n’y a rien que la foi ne perce et ne surmonte. Elle passe au de-là de toutes les ténèbres ; et quelque effort que les ombres fassent, elle les traverse pour aller jusqu’à la vérité; elle l’embrasse toujours avec fermeté, et ne s’en sépare jamais.

 Chapitre 3 : L’action divine nous offre à chaque instant des biens infinis, et nous les donne dans la mesure de notre foi et de notre amour

 33. Le moment présent est toujours plein de trésors infinis; il contient plus que vous n’avez de capacité. La foi est la mesure : vous y trouverez autant que vous croyez. L’amour est aussi la mesure: plus votre cœur aime, plus il désire ; et plus il désire, plus il trouve. La seule volonté de Dieu fera votre plénitude, qui ne vous laissera aucun vide ; adorez-la, allez droit à elle, pénétrant et abandonnant toutes les apparences. La mort des sens, leur dépouillement, leur destruction sont le règne de foi.

 34. Quand le moment effraie, affame, dépouille, accable tous les sens, alors il nourrit, il enrichit, il vivifie la foi, qui se rit des pertes, comme un gouverneur dans une place imprenable se rit des attaques inutiles.

Chapitre 4 : Dieu se révèle à nous dans les événements les plus communs d’une manière aussi mystérieuse, mais aussi réelle et aussi adorable que dans les grands événements de l’histoire et dans les saintes Ecritures

 35. La Parole de Dieu écrite est pleine de mystère, sa parole exécutée dans les événements du  monde ne l’est pas moins.

 36. La chute des Anges, celle d’Adam, l’impiété et l’idolâtrie des hommes, avant et après le déluge du vivant des Patriarches, qui savaient et racontaient à leurs enfants l’histoire de la création et de la conservation encore toute récente ; voilà des paroles bien obscures de l’Ecriture sainte! Une poignée d’hommes préservés de l’idolâtrie dans la perte générale de tout le monde, jusqu’à la venue du Messie; l’impiété toujours régnante, toujours puissante, ce petit nombre de défenseurs de la vérité toujours persécutés et maltraités ; les traitements faits à Jésus -Christ: les plaies de l’Apocalypse.... Quoi donc!... Ce sont là des paroles de Dieu! C’est ce qu’il a révélé !

 37. Vous parlez, Seigneur, en particulier à tous les hommes par ce qui leur arrive de moment en moment. Mais au lieu d’entendre en cela votre voix, de respecter l’obscurité et le mystérieux de votre parole, on n’y regarde que la matière, le hasard, l’humeur des hommes. On respecte les saintes Ecritures, car c’est la Parole de Dieu, dit-on, tout y est saint, véritable. Mais ce que Dieu vous dit, chères âmes, les paroles qu’il prononce de moment en moment, pourquoi ne respectez-vous pas en tout cela la vérité et la volonté de Dieu ?

 Chapitre 5 : L’action divine continue dans les cœurs la révélation commencée dans les saintes Ecritures; mais les caractères dont elle se sert pour l’écrire ne seront visibles qu’au grand jour

 38. «Jésus-Christ, dit l’Apôtre, était hier, il est aujourd’hui ; il sera jusqu’à la fin des siècles.»  Dès l’origine du monde, il était comme Dieu, le principe de la vie des âmes justes : son humanité, a participé, depuis le premier instant de son Incarnation, à cette prérogative de sa Divinité. Il opère en nous tout le temps de notre vie : le temps qui s’écoule jusqu’à la fin du monde n’est qu’un jour et ce jour est encore plein de lui. Cette vie mystique de Jésus-Christ multiplie les merveilles à l’infini, et les multiplie éternellement, puisque tous les temps, à proprement parler, ne sont que l’histoire de l’action divine.

 39. Tout l’Ancien Testament n’est qu’une esquisse des profondeurs inscrutables de ce divin ouvrage; il n’y a que ce qui est nécessaire pour arriver à Jésus-Christ. L’Esprit divin a tenu tout le reste caché dans les trésors de sa sagesse. A la manifestation de la vérité de Dieu par la parole a succédé la manifestation de sa charité par l’action. Le Saint-Esprit continue l’œuvre du Sauveur. En même temps qu’il assiste l’Eglise dans la prédication de l’Evangile de Jésus-Christ, il écrit lui-même son propre évangile, et il l’écrit dans les cœurs. Toutes les actions tous les moments Saints sont l’Evangile du Saint-Esprit. Les âmes saintes sont le papier, leurs souffrances et leurs actions sont l’encre.

 40. Le Saint-Esprit, par la plume de son action, écrit un évangile vivant; mais on ne pourra le lire qu’au jour de la gloire, quand il sera enfin publié. Si nous pouvions voir la vie de Dieu, et regarder toutes les créatures, non en elles-mêmes, mais dans leur principe; si nous pouvions, encore un coup, voir la vie de Dieu dans tous les objets ; comme l’action divine les meut, les mêle, les assemble, les oppose, les pousse vers le même but par des voies contraires; nous reconnaîtrions que tout a ses raisons, ses mesures, ses rapports dans ce divin ouvrage.

 41. Apprenez-moi, divin Esprit, à lire dans ce livre de vie! Je veux devenir votre disciple; et comme un simple enfant, croire à ce que je ne puis voir. Et lorsque le jour de la gloire me révélera tant de mystères, je verrai ce que je ne comprends que confusément; et ce qui me parait si embrouillé, si peu sensé, si peu suivi, si imaginaire, tout cela me ravira, me charmera, éternellement par les beautés, l’ordre, les raisons, la sagesse et les incompréhensibles merveilles que j’y découvrirai.

Chapitre 6 : L’amour divin se donne à nous par toutes les créatures, qui le communiquent en le voilant, semblables aux espèces eucharistiques

42. Quoi de plus certain pourtant ? La raison, aussi bien que la foi, ne nous révèle-t-elle pas la présence réelle de l’amour divin dans toutes les créatures et dans tous les événements de la vie, aussi indubitablement que la parole de Jésus-Christ et de l’Eglise nous révèle la présence de la chair sacrée du Sauveur sous les espèces eucharistiques ! Ne savons-nous pas que, par toutes ces créatures et par tous ces événements, le divin amour désire s’unir à nous ? Il n’a produit, ordonné ou permis tout ce qui nous entoure, tout ce qui nous arrive qu’en vue de cette union qui est le but unique de tous ces desseins.

Chapitre 7 : L’action divine est aussi indignement traitée par beaucoup de chrétiens, dans cette manifestation de chaque jour, que Jésus-Christ le fut dans sa chair

 43. Si vous saviez ce que sont ces événements, que vous appelez revers, contretemps, contrariétés, où vous ne voyez rien qui ne soit mal à propos et sans raison, vous seriez dans une extrême confusion; vous vous reprocheriez vos murmures comme des blasphèmes ; mais  vous n’y pensez pas. Tout cela n’est autre chose que la volonté de Dieu; et cette volonté adorable est blasphémée par ses chers enfants qui la méconnaissent.

 44. Si nos sens, si notre raison n’entendent pas, ne pénètrent pas la vérité et la bonté de cette parole qui nous est dite au fond du cœur à chaque instant, n’est-ce pas à cause de leur incapacité pour les vérités divines? Dieu me parle, c’est un mystère; c’est donc une mort pour mes sens et ma raison; car les mystères sont de nature à les immoler. Le mystère est la vie du cœur par la foi.

 Chapitre 8 : La révélation du moment présent est plus utile, parce- qu’elle s’adresse directement à nous

 45. Nous ne sommes bien instruits que par les paroles que Dieu prononce exprès pour nous. Ce qui nous instruit, c’est ce qui nous arrive d’un moment à l’autre; c’est là ce qui forme en nous la science expérimentale, que Jésus-Christ a voulu acquérir avant que d’enseigner. On ne sait parfaitement que ce que l’expérience a appris par la souffrance et par l’action. C’est là l’école du Saint-Esprit, qui parle au cœur des paroles de vie. Il faut donc écouter Dieu, de moment en moment, pour être docte dans la théologie vertueuse, qui est toute pratique et expérimentale.

Chapitre 9 : La révélation du moment présent est une source de sainteté toujours jaillissante

46. O vous tous qui avez soif, sachez que vous n’avez pas à aller chercher bien loin la source des eaux vives; elle jaillit tout près de vous, dans le moment présent ; hâtez-vous donc d’y courir. Si vous voulez penser, écrire et vivre comme les Prophètes, les Apôtres, les Saints, abandonnez-vous comme eux à l’inspiration divine et vivez dans un perpétuel abandon aux secrètes opérations de Dieu.

47. Les saints des premiers temps ont-ils eu d’autres secrets que celui de devenir, de moment en moment, ce que l’action divine en voulait faire? Et cette action cessera-t-elle de répandre jusqu’à la fin du monde sa grâce sur les âmes qui s’abandonneront à elle sans réserve? Seigneur, c’est en vous recevant en toutes choses par cette unique voie royale, voie ancienne, voie de mes pères, que je deviendrai ce que vous voudrez faire de moi.

Chapitre 10 : Le moment présent est la manifestation du nom de Dieu et l’avènement de son règne

 48. Le moment présent est toujours comme un ambassadeur qui déclare l’ordre de Dieu. Le cœur prononce toujours le FIAT. Tout y est moyen pour l’âme (quoi qu’elle fasse ou quoi qu’elle souffre); tout lui est instrument de sainteté. L’unique nécessaire se trouve toujours pour elle dans le présent ; c’est tout ce que chaque moment produit par ordre de Dieu.

 49. Sanctifier le nom de Dieu c’est connaître, adorer, et aimer l’être ineffable que ce nom exprime. C’est aussi connaître, adorer et aimer son adorable volonté à tous les moments, dans tous ses effets; regardant tout cela comme autant de voiles, d’ombres, de noms de cette volonté éternellement sainte. C’est ainsi que Job bénissait le nom de Dieu, en protestant que cette volonté divine signifiée par les apparences les plus terribles, était sainte. David la bénissait aussi en tout temps et en tous lieux.

 50. Apprenons donc à reconnaître dans ce qui arrive à chaque moment l’empreinte de la volonté de Dieu et de son nom adorable. Ce nom est infiniment saint. Il est donc juste de le bénir, de le traiter comme une sorte de sacrement, qui sanctifie par sa propre vertu les âmes qui ne lui opposent pas d’obstacle. Oui Seigneur, que ce royaume vienne dans mon cœur, pour le sanctifier, le nourrir, le purifier, le rendre victorieux de mes ennemis.

 Chapitre 11 : L’action divine porte dans toutes les âmes la sainteté la plus éminente; pour se sanctifier, il suffit de s’abandonner à elle

51. Cette action divine est un maître que Jésus nous a envoyé et que nous n’écoutons pas assez. Il parle à tous les cœurs, il dit à chacun la parole de vie, la parole unique; mais on ne l’entend pas. Et moi, Seigneur, je rends gloire et toute gloire à votre action; elle me plait par elle-même. Puisqu’elle s’étend sur tout, qu’elle divinise tout, qu’elle change tout en soi.

 52. Vous cherchez des secrets d’être à Dieu ? Il n’y en a point d’autres que de se servir de tout ce que Dieu vous offre; tout mène à cette union; tout perfectionne, excepté ce qui est péché et hors du devoir: il n’y a qu’à recevoir tout et à laisser faire.

 53. Tous les états corporels deviennent sous son influence des opérations de grâce. Tous vos sentiments, toutes vos pensées, de quelque part que cela vienne, tout part de cette main invisible....vous l’apprendrez par expérience...Oui, si l’on savait laisser faire cette divine main, on atteindrait la perfection la plus éminente! Tous y parviendraient, car elle est offerte à tous.

 54. Si les âmes étaient fidèles à l’action de Dieu, toutes vivraient, agiraient, parleraient divinement. L’action divine les singulariserait toutes par les choses les plus communes. Et cette perfection est accessible aux âmes les plus simples, sans talent, ni instruction car vous la trouverez toujours près de vous. Je vous unirai à Dieu, et je vous le ferai tenir par la main, dès le premier moment que vous pratiquerez ce que je vous dirai.

Chapitre 12 : L’action divine peut seule nous sanctifier, parce qu’elle se règle sur l’exemplaire divin de notre perfection

55. L’action divine exécute, dans la suite des temps, les idées que l’éternelle Sagesse a formées de toutes choses. L’action divine voit dans le Verbe l’idée selon laquelle vous devez être formé; c’est le modèle qu’elle travaille à reproduire. Elle voit dans le Verbe tout ce qui est convenable pour chaque âme sainte. L’Ecriture en comprend une partie, et l’opération de l’Esprit-Saint dans l’intérieur des âmes achève le reste, sur les exemplaires que le Verbe lui propose. La sagesse de l’âme simple consiste à se contenter de ce qui lui est propre, à se renfermer dans les termes de son sentier, à ne point outrepasser sa ligne, se contentant de ce qu’elle reçoit au fond d’elle-même, de façon que, d’un moment à l’autre, tout la divinise, à son insu.

56. Mon Dieu, je veux me renfermer dans l’unique affaire du moment présent, pour vous aimer, pour m’acquitter de mes obligations, et pour vous laisser faire.

LIVRE III

De l’assistance paternelle dont Dieu entoure les âmes qui s’abandonnent entièrement à lui

 Chapitre 1 : Dieu se fait le guide des âmes qui s’abandonnent entièrement à lui

 57. S’abandonner ! Tel est donc le grand devoir qui reste à remplir, après s’être acquitté fidèlement de toutes les obligations de son état. Il faut donc aimer Dieu et son ordre; il faut l’aimer tel qu’il se présente, sans rien désirer de plus. Ce qu’il donne est le meilleur à l’âme. Puisque Dieu s’offre à nous pour faire nos affaires, remettons-les donc une bonne fois à son infinie sagesse, pour n’être plus occupés que de lui-même et de ce qui le touche.

58. L’âme de foi qui sait le secret de Dieu, demeure tout à fait en paix, au travers des langueurs, des maladies, des sécheresses, des inégalités d’humeur, des faiblesses d’esprit, des pièges du diable et des hommes; et tout ce qui se passe en elle, au lieu de l’effrayer la rassure. Intimement persuadée que c’est Dieu qui la conduit, elle prend tout pour grâce, et vit dans l’oubli du sujet sur lequel Dieu travaille, pour ne penser qu’à l’ouvrage commis à ses soins.

 Chapitre 2 : Dieu conduit d’autant plus sûrement l’âme qui s’abandonne à lui, qu’il semble l’aveugler davantage

59. Saint Jean dans sa première lettre dit : «Quant à vous, l’onction que vous avez reçue de Lui demeure en vous et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne». (1 Jn 2 27) Pour savoir ce que Dieu demandent d’elles les âmes n’ont qu’à consulter cette onction, sonder leur cœur, écouter ce qu’il dit; il est l’interprète de la volonté de Dieu. Car l’action divine déguisée lui révèle ses desseins, non par idée, mais par instinct. Elle les lui découvre : -soit par nécessité, ne lui permettant pas de prendre d’autre parti que celui qui se présente. -soit par un premier mouvement et une sorte de transport surnaturel, qui le pousse à agir sans réflexion. -soit enfin par une impression d’inclination ou d’éloignement, qui lui laisse toute sa liberté, mais qui ne le porte pas moins à s’approcher ou à s’éloigner des objets.

60. La vertu de cet état, c’est la vertu toute pure, c’est la perfection même. Ainsi l’âme, longtemps exercée dans la pratique de la perfection, sous l’empire du raisonnement et des méthodes, dont elle s’aidait pour seconder la grâce, se forme insensiblement une habitude d’agir en tout PAR L’INSTINCT DE DIEU.

 61. C’est le caractère de l’abandon de mener toujours une vie mystérieuse, et de recevoir de DIEU les dons extraordinaires et miraculeux par l’usage des choses communes, naturelles, fortuites, de hasard, et où il ne parait rien que le cours ordinaire des humeurs du monde et des éléments. C’est pourquoi à ces âmes, tout est précieux et tout les enrichit.

 62. Ces dons ne sanctifient point par eux-mêmes, mais seulement comme instruments de l’action divine, qui peut communiquer et communique très souvent ses grâces aux simples, par des choses qui paraîtraient opposées à la fin qu’elle se propose, car l’instrument dont elle veut se servir est toujours efficace et tout lui est égal.

Chapitre 3 : Les désolations que Dieu fait éprouver à cette âme ne sont que d’amoureux artifices dont elle se réjouira un jour

63. Seigneur, vos enfants sont comme endormis dans la nuit de la foi. Ils éprouvent en eux de véritables et douloureuses craintes, des angoisses et des ennuis, que vous dissiperez et convertirez, au jour de la gloire, en de véritables et solides joies.

64. A son réveil l’âme sainte comprendra tout, et combien les voies de Dieu sont impénétrables. Mais pour l’instant laissez l’Epoux travailler sur cette âme chérie, et représenter en elle ce que lui seul sait peindre et exprimer; il la réveillera quand il sera temps.

Chapitre 4 : Dieu donne d’autant plus généreusement à l’âme qui s’abandonne à lui, qu’il semble la dépouiller davantage

65. Plus on semble perdre avec Dieu, plus on gagne; plus il retranche du naturel, plus il donne du surnaturel. On l’aimait un peu pour ses dons: ses dons n’étaient plus aperçus, on en vient enfin à ne l’aimer que pour lui-même qui est le don le plus précieux.

66. Que l’âme qui s’est donnée totalement à Dieu traverse sans crainte toutes ces épreuves, qu’elle ne se laisse pas ravir sa liberté. Pourvu qu’elle soit fidèle à l’action divine, cette action toute-puissante saura faire en elle des merveilles, en dépit de tous les obstacles. Cependant le succès de l’œuvre commune de l’âme et de Dieu, tout en dépendant entièrement de l’action du divin ouvrier, ne peut être compromis que par l’infidélité de l’âme.

 67. Que la conduite de Dieu est pleine de bonté et de sagesse ! Il a tellement réservé à sa seule grâce et à sa seule action tout ce qu’il y a de sublime, de relevé, de grand et d’admirable dans la perfection et dans la sainteté; et il a tellement laissé à nos âmes, aidées du secours de la grâce, ce qui est petit, clair, facile, qu’il n’y a personne au monde à qui il ne soit aisé d’arriver à la perfection la plus éminente, en accomplissant amoureusement les devoirs communs et obscurs.

Chapitre 5 : Dieu défend d’autant plus puissamment l’âme qui s’abandonne à lui, qu’elle est moins capable de se défendre

 68. Le constant et infaillible mouvement de l’action divine applique toujours l’âme simple à propos. Elle se sert en sa faveur de toutes les choses simples de la vie (instinct, connaissance, hasard, nécessité, convenance ...). L’âme quant à elle veut tout ce qui arrive, en elle et hors d’elle, tout ce qu’elle sent hors le péché.

69. Jésus-Christ vit encore dans les âmes simples comme il vivait en Judée; Il est généreux, doux, libre, paisible, sans crainte, sans besoin de personne, voyant toutes les créatures entre les mains de son Père. L’action divine ajuste merveilleusement tout cela : rien ne manque, rien n’est de trop.

 70. L’âme simple, élevée par la foi, bénit en tout temps cette main divine qui sait à propos lui fournir les moyens et la délivrer des obstacles; elle reçoit ses amis et ses ennemis avec la même douceur ; car c’est la façon de Jésus de traiter tout le monde comme instrument divin. Elle n’a besoin de personne et pourtant elle a besoin de tous : c’est une doctrine du Saint-Esprit et pour la concevoir il faut être dans le dernier abandon. Alors on est en sureté : car tout ce qui arrive dans le monde n’est que pour le bien des âmes parfaitement soumises à la volonté de Dieu.

Chapitre 6 : L’âme qui s’abandonne à Dieu, au lieu de résister à ses ennemis, trouve en eux d’utiles auxiliaires

71. Toutes les contrariétés lui tournent en bien ; et en laissant faire ses ennemis, elle en tire un service continuel et si suffisant, que tout ce qu’elle doit craindre, c’est de se mettre elle-même de la partie, et de travailler à un ouvrage dont Dieu veut être le seul principe, dont ses ennemis sont les instruments, et où elle n’a rien à faire qu’à voir en paix ce que Dieu fait, et à suivre avec simplicité les attraits qu’il lui donne.

Chapitre 7 : L’âme qui s’abandonne à Dieu peut s’abstenir de rien faire ou dire pour sa justification: l’action divine la justifie

72. C’est sous le voile des croix et des actions les plus ordinaires que Dieu cache sa main pour soutenir et porter ceux qui s’abandonnent à lui. Du moment que l’âme s’est fermement établie dans ce parfait abandon, elle n’a plus rien à dire ni à faire pour se défendre. Puisque l’ouvrage est de Dieu, il n’en faut point chercher ailleurs la justification. Ses effets et ses suites le justifieront assez.

73. La route s’ouvre sous ses pas, elle y marche sans hésiter ; elle est pure, simple ,vraie; elle marche dans la droite ligne de commandements de Dieu, doucement appuyée sur Dieu même,  qu’elle trouve sans cesse en tous points, qu’elle cherche uniquement et qui se charge lui-même de manifester sa présence, de manière à la venger de ses injustes détracteurs.

Chapitre 8 : Dieu vivifie l’âme qui s’abandonne à lui, par les moyens qui semblent lui donner la mort

74. Quand l’âme après plusieurs expériences des tristes suites où l’a conduite la propriété d’elle-même, en reconnaît enfin l’inutilité, elle découvre que c’est Dieu qui a tout obscurci, pour lui faire trouver la vie en Lui-même. Il n’y a pas de remède à cette obscurité ; Il faut s’y laisser enfoncer. Dieu s’y donne, et il donne avec lui toutes choses, en obscurité de foi.

75. Les langueurs et les impuissances des âmes qui s’abandonnent ne sont que des illusions et des apparences qu’elles doivent braver avec confiance. Sans y faire attention elles doivent poursuivre généreusement leur chemin dans les actions et les souffrances de l’ordre de Dieu, conduites, dirigées et soutenues par cette main sûre, invisible, toute-puissante et infaillible de la divine Providence.

 Chapitre 9 : L’amour tient lieu de tout aux âmes qui marchent dans cette voie

76. En dépouillant de tout les âmes qui se donnent absolument à lui, Dieu leur donne quelque chose qui leur tient de tout, de lumière, de sagesse, de vie et de force: c’est son amour. L’amour divin est dans ces âmes comme un instinct surnaturel. L’art de l’abandon n’est que celui d’aimer. L’amour divin accorde tout à qui ne lui refuse rien. Et comme il inspire tous les désirs d’une âme qui ne vit que pour lui, il ne saurait refuser de les exaucer; l’amour peut-il ne pas vouloir ce qu’il veut ?

77. L’action divine n’a égard qu’à la bonne volonté. Trouve-t-elle un cœur bon, pur, droit, simple, filial et respectueux, c’est tout ce qu’il lui faut elle s’empare de ce cœur : elle en possède toutes les facultés  et elle en dispose si bien toutes choses, pour son plus grand bien, qu’il trouvera en toutes choses, de quoi se sanctifier. Et cette bonne volonté permet à l’action divine de protéger l’âme des fautes et des erreurs et la dirige par des insinuations secrètes dans ce qu’elle a à dire ou à faire selon les circonstances.

 78. Dieu ne demande que votre cœur ; si vous cherchez ce trésor, ce Royaume où règne Dieu seul, vous le trouverez. Votre cœur, s’il est dévoué totalement à Dieu, est dès lors ce trésor, ce Royaume-là même que vous désiriez et que vous cherchez. Aimer Dieu, c’est désirer sincèrement l’aimer ; parce qu’on l’aime, on veut être instrument de son action pour que son amour ait en nous et par nous de l’exercice.

79. L’action divine correspond à la pureté de l’intention de l’âme simple et sainte et non pas aux projets ou aux moyens que cette dernière utilise en étant parfois abusée. Pourvu que Dieu y voie cette bonne disposition, il lui passe tout les reste, et il tient pour fait ce qu’elle ferait infailliblement si des vues plus sûres secondaient sa bonne volonté. La bonne volonté n’a donc rien à craindre; si elle tombe, elle ne peut tomber que sous cette main toute puissante, qui la guide et qui la soutient dans tous ses égarements.

Chapitre 10 :L’âme qui s’abandonne à Dieu trouve plus de lumière et de force dans sa soumission à l’action divine que n’en possèdent tous les orgueilleux qui lui résistent

 80. La science de l’âme fidèle à ses obligations, tranquillement soumise aux ordres intimes de la grâce, douce et humble envers tous, vaut mieux que la plus profonde pénétration des mystères. Et si l’on savait voir l’action divine dans tout l’orgue il et la dureté de l’action des orgueilleux, on ne les recevrait jamais qu’avec douceur et respect. Leurs désordres ne feraient point quitter l’ordre, quelque train qu’ils mènent.

 81.Il ne faut pas regarder la voie qu’ils tiennent, mais marcher toujours avec fermeté dans la sienne. Qu’y a-t-il dans le monde qui puisse résister à la force d’une âme fidèle, douce et humble ? Si nous voulons vaincre infailliblement tous nos adversaires, il ne leur faut opposer que ces armes.

 82. Dieu, ce tout puissant Ouvrier ne reconnaît pour ses instruments que les humbles; et il condamne les superbes qui le contredisent, à servir malgré eux, comme de vils esclaves, à l’accomplissement de ses desseins.

Chapitre 11 : L’âme qui s’abandonne à Dieu sait le voir même dans le superbe qui lutte contre son action. Toutes les créatures bonnes ou mauvaises le lui révèlent

83. Cette découverte de l’action divine, dans tout ce qui se passe à chaque moment, en nous et autour de nous, est la vraie science des choses. C’est un fonds de paix, de joie, d’amour et de contentement de Dieu, vu ou plutôt cru, vivant et opérant toujours le plus parfait, en tout ce qui se présente.

84. C’est le paradis éternel, qui est à la vérité présentement masqué. Mais l’Esprit Saint qui en arrange en cette vie toutes les pièces par cette continuelle et féconde présence de son action nous donnera la lumière au jour de notre mort. Et alors on verra les trésors que renfermait la foi dans cet abîme de paix et de contentement de Dieu, que recèlent chaque moment, chaque action et chaque souffrance.

Chapitre 12 : Dieu assure aux âmes qui lui sont fidèles une glorieuse victoire sur les puissances du monde et de l’enfer

 85. L’histoire du monde n’est que l’histoire de la lutte que les puissances du monde et de l’enfer livrent depuis le commencement, aux âmes humblement dévouées à l’action divine. Dans cette lutte, tous les avantages semblent être du côté de l’orgueil ; et pourtant c’est l’humilité qui est toujours victorieuse.

 86. Le combat commencé au ciel entre Lucifer et Saint Michel dure encore. Lucifer est le chef de ceux qui ne veulent pas obéir au Tout-Puissant; ce mystère d’iniquité n’est que l’inversion de l’ordre de Dieu. L’ordre de Dieu est toujours demeuré victorieux ; ceux qui se sont rangés de son côté ont triomphé avec lui, et ils sont heureux pour l’éternité.